L’activité des Cavistes finalement tolérée lors de l’Euro 2016

Les débordements brutaux et agressifs des supporteurs qui ont joué le match au coup de poing à Marseille le 11 juin 2016, lors du premier match de l’Euro entre la Russie et la Grande Bretagne ont choqué l’opinion publique.

Réagissant face à ces émeutes, les pouvoirs publics vont comme à l’accoutumée en imputer la responsabilité à la consommation d’alcool. Et de se lamenter de l’éternelle diabolisation du produit tandis que les irresponsabilités individuelles passent en second plan…

Liberté opposée à l’ordre public ?

Le sujet reste difficile, toujours, car il pose clairement la question de la maturité et de la liberté des peuples et de la vision qu’en ont leurs élites ; en ce sens, la philosophie républicaine française s’oppose diamétralement à la société libérale assumée aux Etats Unis qui continuent d’autoriser la vente libre d’armes au nom du 1er amendement et malgré des niveaux de massacres croissants. Difficile d’adopter une position manichéenne donc sur ces principes très culturels de liberté/responsabilité sans glisser dans des excès stériles et destructeurs.

Dans le cas qui nous préoccupe, la dimension culturelle est immédiate dès lors qu’on écoute les intentions délibérées de ces armées d’hooligans venus là pour se confronter aux bandes des pays concurrents… La présence d’alcool dans ces ambiances n’est donc pas la raison ni le déclencheur des bagarres, à la rigueur un instrument facilitateur voire amplificateur.

C’est la position prise par l’Anpaa, par la voix de son vice-président Bernard Basset qui sur France Inter le 18 juin 2016 expliquait que « Si on freine la disponibilité d’alcool, on freine le niveau de violence ».

Mondialisation et uniformisation des fondements culturels

Le sujet est posé de façon directe par un supporter britannique qui témoigne à la radio : eux, grands bretons, savent que pour les français, boire c’est pour apprécier et déguster, mais pour eux, « quand on boit c’est pour devenir saoul, c’est comme ça, c’est la culture ».

Ce sont donc bien les comportements culturels qui sont en cause, des comportements très différents entre les sociétés d’Europe du Nord ou de l’Est et celles méditerranéennes du sud de l’Europe. Ces dernières ont non seulement crées mais aussi ce sont structurées par et autour de l’usage du vin, vécu comme régulateur des liens sociaux, donc modérateur, et qui a favorisé le développement de tout un art de vivre.

Un fossé culturel qui est donc bien compris par les populations et notamment celles les plus exposées aux déviances liées à l’alcoolisation excessive (dont la problématique sérieuse du binge drinking) mais que nos dirigeants continuent de balayer.

De l’imagination dans les préfectures

C’est donc avec pour éviter de nouvelles démonstrations barbares que le gouvernement via le Ministère de l’intérieur a demandé à ses représentants locaux d’intervenir, ce qu’ils ont fait en réglementant l’accès à l’alcool.

Nous avons analysé 4 arrêtés préfectoraux (hors Paris) établis dans le cadre de l’Euro 2016. Ils ont été pris par les préfets eux-mêmes selon les contextes régionaux et leurs propres sensibilités.

Leurs différences sont révélatrices de la difficulté que pose la question des relations entre alcool et ordre public aux représentants de l’état.

La plus intelligente, à notre sens, confiait aux commerçants en première ligne, la maîtrise des diffusions d’alcool en leur donnant les armes juridiques leur permettant de refuser la vente à des clientèles perçues comme potentiellement problématiques. C’est l’approche retenue par le Préfet lyonnais (région Auvergne-Rhône-Alpes)

La pire, à notre sens également, concernait Marseille et prévenait de façon très théorique les éventuels futurs débordements en définissant d’avance des zones d’interdiction très strictes (rues de Marseille nommément prévues)…. au risque de voir se développer des stratégies de contournements (frontières de quartier bien poreuses pour des gens déterminés à acheter des boissons et qui ne seraient pas découragés de marcher 100 mètres de plus pour atteindre une boutique dans le quartier d’à côté).

Heureusement, la concertation a permis d’éviter le pire. Car si dans d’autres régions les commerçants n’ont eu d’autres choix que de subir l’application stricte des dispositifs, l’action collective via l’intervention du Syndicat des cavistes professionnels, sollicité à cet effet par nos adhérents, a pu tempérer les choses pour les cavistes marseillais.

  • L’arrêté du préfet de région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes avait été pris dès le 7 juin 2016, « portant diverses mesures de restriction de vente pour emporter et de consommation d’alcool » … dans la lignée des restrictions à la consommation devenues régulières à Bordeaux lors d’événement festif ou de gros rassemblement populaire.Il prévoit l‘interdiction de ventes des boissons des 4ème et 5ème groupes la nuit (entre 20h et 8h) et s’appuie sur l’identification des commerces concernés à savoir ceux titulaire d’une petite licence à emporter ou d’une licence à emporter via référence aux arrêtés des 15 mai et 24 octobre 2012 modifiant le régime d’ouverture de ces commerces pour les communes de Bordeaux, Cenon, Gradignan, Pessac et Talence » …Des mesures prévues pour toute la durée de l’Euro soit du 10 juin au 10 juillet 2016 mais qui à priori ne concerne pas les cavistes.
  • L’arrêté établi par le préfet de région Auvergne-Rhône-Alpes a été établi le 12 juin.
    S’appuyant sur « le constat fait dans certaines villes de France, notamment à Marseille, que la consommation d’alcool par ces supporteurs était un facteur particulièrement aggravant et générateur de troubles à l’ordre public ; qu’il a été constaté que cette consommation était consécutive à l’achat d’alcool dans différents commerces où sa vente à emporter est autorisée » … il porte « interdiction de vente de boissons à emporter … aux supporteurs et groupes de supporteurs… »Une mesure permettant aux commerçants concernés dans les communes de la métropole de Lyon de refuser de vendre à des publics suspectés. Sans interdire de façon rigide, la préfète confie donc aux professionnels de la vente de vins la possibilité de jouer pleinement leur rôle de prévention responsable, un respect et une considération que les cavistes apprécieraient à l’échelle nationale
  • Les arrêtés établis le 14 juin par le préfet de région Nord-Pas de Calais-Picardie :

    Les mesures demandées par les autorités ont été stipulées via 3 arrêtés définissant les mesures décidées en perspective des 2 matchs jugés potentiellement problématiques (Russie-République slovaque au stade de Lille et Angleterre-Pays de Galles à Lens) :

    • le premier considère les risques posés par la circulation des supporters entre les 2 lieux de matchs et interdit donc la vente de boissons alcooliques dans les stations-services des autoroutes
    • le second cherche à répondre au risque des effets dus à l’alcool consommé de façon excessive ainsi qu’au risque posé par des contenants en verre et interdit toute vente, transport à titre non professionnel et consommation sur la voie publique les jours encadrant les matchs dans des zones bien définies à proximité du stade
    • le 3ème prévoit l’institution « d’une zone de protection et de sécurité temporaire … où le port, le transport et la consommation d’alcools sont règlementés » le 16 juin : l’enceinte de la gare interdite à l’alcoolCette palette de mesures révèle un choix interventionniste tendant à contrôler strictement les comportements des publics potentiellement fauteurs de troubles aux moments mêmes des rencontres prévues, dans tous leurs déplacements. Des cavistes du Calaisis ont notamment été frappés par cette mesure qui les a contraint à la fermeture pendant 2 jours ouvrés (voir article http://www.lavoixdunord.fr/region/euro-2016-incomprehension-autour-de-l-interdiction-de-ia33b48581n3574467)
  • L’arrêté: établi le 13 juin par le Préfet de police des Bouches-du-Rhône est de loin le plus répressif et celui qui a pénalise le plus de cavistes car il concerne des zones strictement définies comptant une dizaine de points de vente cavistes.Au nom du « facteur aggravant les troubles … » et de « les contenants en verre peuvent être utilisés … comme armes » ce décret « portant interdiction de vente de boissons à emporter …, de détention et consommation d’alcool … à l’occasion de … » interdit tout en commençant par « la vente à emporter de boissons alcooliques » et ce les veilles-nuits-journées-nuits et lendemains des 5 matchs prévus à Marseille jusqu’à la fin de l’euro.

Les mesures prévues par le Préfet des Bouches-du-Rhône pénalisaient en effet très fortement les cavistes situés dans les zones « à risque » puisque leur imposant la fermeture durant 9 jours ouvrés et ce en en pleine période majeure : fête des pères, début d’été et de la saison touristique…

Une situation inacceptable que plusieurs cavistes, contraints par une réalité économique vite cruciale pour des TPE, réfléchissaient à contourner, via l’organisation de livraisons de “proximité immédiate”, voire envisageaient carrément de prendre le risque d’enfreindre la loi en ne l’appliquant pas… Des risques difficiles et anormaux.

De l’efficacité d’une représentation officielle de la profession : les Cavistes enfin entendus dans leur spécificité

Saisis de cette situation, les responsables du Syndicat des Cavistes professionnels ont pu contacter les cavistes des zones concernées et organiser la réaction, collective et appréciée.

A l’issue de ces échanges et à la concertation établie avec ces professionnels, et grâce à l’action simultanée des différentes représentativités syndicales des entreprises, une solution a été proposée au Préfet, qui l’a acceptée.

Ces intermédiations l’ont sensibilisé aux spécificités des Cavistes et à la lecture des arrêtés produits par ces collègues des autres régions concernées, le Préfet de Police a en effet accepté le principe que les cavistes puissent continuer à travailler les journées faisant l’objet de l’arrêté sous condition qu’ils (elles) le fassent la porte fermée et qu’ils (elles) n’ouvrent qu’à leur clientèle autochtone.

Une tolérance donc, qui ne sera pas mentionnée explicitement (pas d’amendement officiel de son arrêté premier) mais qui mérite d’être relayeé afin que les cavistes puissent à l’avenir être mieux intégrés aux réflexions portant sur la problématique posée par les boissons alcooliques.

Plus que jamais c’est le moment de rappeler le rôle particulier joué par les cavistes en tant que formateurs culturels à la découverte et l’exploration des gouts et des sens permis par une dégustation modérée et responsable des produits alcooliques.

C’est l’objet même de l’outil conçu par les cavistes à cet effet pour installer ce rôle, majeur, des cavistes dans ces débats : les Antisèches de mon Caviste (envoi en cours aux cavistes professionnels qui en ont fait la demande).

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